Témoignage des Français expulsés sur le navire Le Triton à leur arrivée à Paris

 Les habitans de Pondichéry se trouvaient dans la malheureuse situation où les hazards de la guerre les avaient placés, à faire des voeux pour le retour de la paix, lorsque le 20 pluviose dernier le transport le Triton, escorté d'une corvette, vint mouiller dans la rade de cette ville, avec ordre de ne s'y arrêter que six heures ; en conséquence de cette brièveté et des instructions envoyées au capitaine Grant, commandant de la place, des détachemens de cinquante hommes, les armes chargées, munis de cordes et de fers, enfoncèrent les portes de nos maisons, pénétrèrent dans leur intérieur, en repoussant avec brutalité nos femmes et nos enfans ; des vieillards, des pères de famille, et des négocians furent enlevés subitement à tout ce qu'ils avaient de plus cher, trainés ignominieusement dans les rües entre deux haïes de soldats, commandés par des officiers effrénés, et enfin jettés sans égard pour les infirmités et la mauvaise santé de plusieurs d'entre eux, dans le vaisseau le Triton, tellement encombré de prisonniers français que sur quatre vingt douze habitans frappés de ce nouveau genre de proscription, le capitaine du dit transport n'en pût recevoir que cinquante deux qu'il entassa dans à peu près les deux tiers de la grande chambre, et les mit à la ration des soldats prisonniers.
Pour abréger des détails qui vous fatigueraient peut-être, citoyen, nous nous bornerons à vous observer que la Compagnie ne met ordinairement que trois cent cinquante hommes sur ses vaisseaux de transport, et qu'il y avait environ six cent français à bord du Triton, indépendamment de son équipage indien ; que deux mois après notre départ de Pondichéry, il nous était difficile d'y faire un pas sans marcher sur des cadavres ou des mourans, privés des secours que la simple humanité ne refusa jamais ; et qu'enfin à notre arrivée à False Baÿe, nous comptions déjà environ trois cent de nos compatriotes morts ou dangereusement malades.
Nous ne chercherons pas à développer le motif probable qui a engagé le Gouverneur général de la Compagnie à frêter, pour transporter en Europe six cent Français, un vaisseau que les experts des assureurs à Calcutta, avaient jugé hors d'état d'entreprendre ce voyage avant d'être caréné de nouveau ; et qu'aucune chambre d'assurance, à l'exception de celle de son armateur, n'a voulu assurer ; quoiqu'il puisse être, après une traversée de sept mois, le Triton s'est rendu à sa destination en faisant jouer ses pompes six fois par vingt quatre heures, du jour de notre départ à celui de notre arrivée ; mais s'il eût éprouvé les mauvais tems, auquel on doit s'attendre dans un voyage d'aussi long-cours, il est douteux que nos plaintes nous fussent parvenües.
Nous venons de tracer une bien faible esquisse du traitement inhumain que nous avons éprouvé de la part de ce gouvernement ; permettez nous maintenant, citoyen, de vous observer que les infortunés habitans de Pondichéry étaient depuis près de six ans sous la sauve garde d'une capitulation qu'il ont toujours respectée, malgré les vexations qu'ils ont multipliées des divers commandants qui leur ont été donnés par le conseil de Madras ; voici la manière dont elle a été exécutée.
L'article 1er porte que "toutes les propriétés" seront sacrées et inviolables".
Les portes de nos maisons ont été enfoncées par les soldats de la Compagnie, et nous avons été enlevés inopinément à nos propriétés, à nos femmes, à nos enfans, et à tout ce qui pouvait nous attacher à la vie, et déportés, comme des criminels convaincus à quatre ou cinq mille lieuës de nos domiciles.
L'article six dit " les habitans de Pondichéry seront traités et considérés comme vivant sous les lois et la protection du gouvernement britannique."
Il n'y a point d'exemples que ce gouvernement se soit jamais permis d'enlever un seul de ses sujets et le transporter à quatre ou cinq mille lieuës de son domicile, sans qu'au préalable il ne lui ait fait son procès et qu'il ait été condamné en vertu d'une loi quelconque ; encore lui accorde-t-il un délai pour mettre ordre à ses affaires.
Cette protection a donc été violée ? puisque les exécuteurs de ses ordres n'ont eu que quelques heures pour enlever les habitans de Pondichery, qui n'avaient pas même été accusés ; non seulement la capitulation a été enfreinte dans tous ses points, mais même leurs propres lois.
Nous venons de vous soumettre en partie, citoyen, le traitement inhumain que nous avons éprouvé du gouvernement anglais; il l'est d'autant plus pour nous, que nous nous trouvons ici sans la moindre ressource, sans aucun moyens d'existence, ayant été forcés de vendre à Calais le peu d'effets que nous avions pour nous rendre ici, et n'ayant encore touché d'autres secours que nos frais de route, qui ont à peine suffi, jusques à ce jour, à nos besoins les plus indispensables, nous ne pouvons jouir des secours que la loi du 28 Germinal an 7ème accorde au déportés, que dans un mois à compter de ce jour ; telle est notre malheureuse position.
Nous avons demandé au Ministre de l'Intérieur par notre pétition en date du 2 de ce mois de nous faire jouir du secours que cette loi accorde à compter du 20 pluviose dernier jour de notre enlèvement à Pondichéry ; cette faible indemnité nous mettrait à même de nous prémunir contre les rigueurs d'un hyver dont nous commençons à ressentir vivement les approches, ayant passé la plus grande partie de notre jeunesse dans les climats brulans de l'asie.
Daignez, Citoyen, prendre en considération cet exposé, et autoriser la demande que nous avons faite au Ministre de l'Intérieur. Ce bienfait de votre part ne fera qu'augmenter notre reconnaissance.

A Paris le 26 Brumaire an 8ème

[23 Signatures]

Nom des Citoyens venant de Pondichéry

Pierre Robert Ferray [Pierre Robert Fairay]
Louis Pierre Ferray fils [Louis Pierre Fairay fils, âgé de 14 ans]
Roch Miramon
Martin Le Normand
François Joly
Philippe Jean Templiez
Louis Julien Richardin
Jacques Michel Mercier
Louis C. Blanchette
Joseph Houdin
Jean Martin
Jean Michel Bertrand

[Autre liste]
Nota : les signes suivans X indiquent que les citoyens ont des propriétés à Pondichéry

Louis Pre Fairay
Joly
Le Normand X
Miramon
Mercier
Morpains
Goundal
Pilavoine
Blanchette X
Graincourt X
Wevel
Alexre Borry X
Louis Bory X
Antoine
Templiez X
Jean Duvergé X
Millois venu à la place du père
Tardivel X
Houdin X
Fois Duvergé X
Richardin
Coutet X
Petit

Arrivés postérieurement
Debrandes X
Mercier X
Carcenac X
Mounier X

[Je remercie Madame Susan Laville qui m'a fait parvenir une photocopie de ce document.]

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