La première lettre, rédigée à Paris, est adressée à la Commission législative des Cinq-Cents, la seconde, rédigée auparavant à Portsmouth, est la copie de l'exposé envoyé au Ministre Anglais Dundas, secrétaire d'état au département de l'Inde. Cette dernière lettre comporte, outre les éléments communs avec le document rédigé à Calais par les Français, des éléments complémentaires intéressants. C'est la raison pour laquelle nous la reproduisons ici.
Citoyens représentans,
Une partie des habitans de Pondichéry déportés par les Anglais ont la faveur de vous transmettre une copie de l'exposé qu'ils ont adressé à ce Gouvernement, aussitôt leur arrivée à Portsmouth, qui vous instruira, en partie, du traitement inhumain qu'ils ont éprouvés(sic).
Ils vous prient, Citoyens représentans, de prendre leur malheureuse situation en considération et de prononcer dans votre sagesse, s'ils ne seraient pas dans le cas d'un traitement particulier à celui accordé par la loi du 28 germinal an 7.
Loin que leurs intentions soient de se rendre à charge à leur patrie, ils désirent au contraire lui être utile, chacun en raison de ses services, de sa capacité et des emplois qu'il a exercés; mais les difficultés que plusieurs d'entr'eux ont éprouvées jusqu'à ce moment, ne leur permettant pas d'espérer pouvoir se procurer promptement, et par eux-mêmes, les moyens nécessaires à leur existence, ils osent espérer de votre justice, Citoyens Représentans, que vous protégerez des infortunés, évidemment victimes de leur sincère attachement à leur patrie, jusqu'à ce que des circonstances plus heureuses puissent permettre au Gouvernement de les renvoyer dans le lieu de leur habitation.
Salut et respect ,
Monsieur,
Lord Mornington, Gouverneur général de l'honorable Compagnie vous aura sans doute informé qu'il s'était permis de violer la capitulation de Pondichéry et d'en disperser les habitans; nous sommes du nombre des quatre vingt-douze qu'il a condamnés arbitrairement à la déportation, sans se donner la peine d'alléguer contre eux les plus légers griefs; nous croyons devoir vous retracer succinctement la manière dont cette mesure a été mise à l'exécution.
Les habitans de Pondichéry se bornaient dans la malheureuse situation où les hazards de la guerre les avait placés, à faire des voeux pour le retour de la paix, lorsque le huit février dernier, le capitaine Romaine de la Corvette le Cornwallis ayant le transport le Triton sous son escorte parut en rade de cette ville avec ordre de ne s'y arrêter que six heures; en conséquence de cette brièveté et des instructions envoyées au Capitaine Grant commandant de la place, des détachemens de cinquante hommes, les armes chargées, munis de cordes et de fers, enfoncèrent les portes de nos maisons et pénétrèrent dans leur intérieur, repoussant avec brutalité nos femmes et nos enfants; des vieillards, des pères de famille et des négocians furent enlevés subitement à tout ce qu'ils avaient de plus chers, traînés ignominieusement dans les rues entre deux haïes de soldats commandés par des officiers effrénés, et enfin jetés (sans égard pour les infirmités et la mauvaise santé de plusieurs d'entr'eux) dans le vaisseau le Triton, tellement encombré de prisonniers français que sur quatre vingt-douze frappés de ce nouveau genre de proscription, le Capitaine Dunlop ne peut en recevoir que cinquante-deux qu'il entassa avec leurs effets dans les deux tiers de la grand-chambre, et à l'exception de cinq d'entre nous qui s'engagèrent à l'indemniser des frais de sa table, tous furent mis à la ration des soldats prisonniers.
A notre arrivée à False-Baye, nous avons appris que le restant des habitans de Pondichéry avaient été dispersé dans plusieurs forteresses, et que nos femmes et nos enfans restaient abandonnés dans une ville ouverte aux outrages des soldats de la compagnie et des troupes irrégulières de Tipoo-Sultan.
Permettez-nous, Monsieur, de vous rappeler quelques particularités qui peuvent servir à caractériser le traitement que nous avons éprouvé.
Le Citoyen Monier créole et négociant de Pondichéry établi depuis peu de tems à Madras, avec la permission du gouvernement, reçoit ordre de s'enrôler dans la milice; il se présente au gouverneur général pour lui observer respectueusement qu'étant français il ne peut prendre les armes, mais qu'il est prêt à fournir un cautionnement ou à sortir du territoire de la compagnie si on le lui ordonne ; pour toute réponse, il est enlevé de sa maison par des soldats et conduit comme un criminel à bord du Triton, la veille du jour où il mit la voile pour aller surprendre les habitans de Pondichéry.
Les Citoyens Carcenac et Mercier, négocians, régisseurs des deux principales maisons de commerce de cette colonie, offrent en présence des Capitaines Romaine et Dunlop qui nous ont conduits en Angleterre, un cautionnement de 40 mille pagodes à l'étoile, pour obtenir le tems de régler leurs affaires, mais les ordres impératives(sic) du lord Mornington ne permettent pas au capitaine Grant de leur accorder cette faveur, ils sont obligés d'abandonner leur fortune et les fonds considérables qui leur avaient été confiés par leurs commettans.
Le citoyen Montereau, ancien officier français, âgé de 65 ans, riche propriétaire et père de famille, établi dans l'Inde depuis quarante-six ans, offre un cautionnement de 40 mille roupie pour obtenir la permission d'y rester, en exposant que son âge et ses infirmités ne lui permettront pas de supporter un changement de climat ; il n'est point écouté, on l'envoie brusquement à bord, et cet estimable et infortuné vieillard fini misérablement à notre arrivée à False-Baye.
Le citoyen Guillard, négociant, propriétaire et père de famille représente en vain qu'il est attaqué du flux de sang et qu'il lui sera impossible de supporter les fatigues d'un aussi long voyage; il est envoyé à bord et meurt à notre arrivée à False-Baye.
Le citoyen Millois, âgé de 60 ans, est inscrit sur la liste de proscription et n'évite une mort certaine que par ce que son fils âgé de 16 ans se présente pour aller à se place.
Pour abréger des détails qui vous fatigueraient, peut-être, Monsieur, nous nous bornerons à observer que la compagnie ne met ordinairement que trois cent cinquante hommes sur ses vaisseaux de transports et qu'il y avait environ six cens français à bord du Triton, indépendamment de son équipage Indien, que deux mois après notre départ, ils nous était difficile d'y faire un pas sans marcher sur des cadavres ou des mourans, absolument privés des secours que la simple humanité ne refuse jamais, et enfin, qu'à notre arrivée à False-Baye nous comptions déjà trois cents de nos compatriotes, morts, ou dangereusement malades.
Si l'on fait attention à l'entassement des prisonniers et à la médiocrité des secours de l'art (la compagnie n'ayant embarqué qu'un chirurgien pour traiter environ sept cens personnes, très peu de médicamens et aucune espèce de provisions fraîches pour les malades), on sera porté à croire que lord Mornington désirait qu'il n'en arrivât pas un seul en Europe.
Notre situation a été un peu adoucie à False-Baye; le général Dundas a paru improuver la conduite du lord Mornington, et a fait donner aux prisonniers français les vivres qui lui étaient dus, d'après le cartel établi entre les deux Nations, deux cens malades ont été laissés à l'hôpital, on a débarqué une partie des habitans de Pondichéry et nous avons pu respirer dans notre logement; mais comme si le génie malfaisant de lord Mornington avait poursuivi ces derniers en Affrique, à peine ont-ils mis pied à terre, pour se rendre dans les prisons du Cap, que leurs effets sont devenus la proie des soldats Anglais qui les conduisaient. Nous ajouterons que ceux d'entre nous qui, par la promptitude avec laquelle ils furent enlevés de leurs maisons, n'avaient pû se pourvoir des vêtements nécessaires dans les climats froids, ou dont les malles avaient été volées par l'émigré Courson, Capitaine de port à Pondichéry, chargé de les visiter et de nous vexer à notre embarquement, ont demandé au général Dundas de leur faire délivrer l'étoffe convenable pour y suppléer, avec l'offre d'en rembourser la valeur en Europe, mais il s'y est refusé.
Nous ne chercherons pas à pénétrer le motif secret qui a engagé le gouverneur général de la compagnie à fréter pour transporter six cens français en Europe, un vaisseau que les Experts des assureurs à Calcutta avaient jugé hors d'état d'entreprendre ce voyage avant d'être caréné de nouveau et qu'aucune chambre d'assurance, à l'exception de celle de Fairlie, son armateur, n'a voulu assurer.
Quoiqu'il en puisse être, après une traversée de sept mois, le Triton s'est rendu à sa destination en faisant jouer ses pompes six fois vingt-quatre heures, du jour de notre départ à celui de notre arrivée; mais, s'il eut éprouvé le mauvais tems auquel on doit s'attendre dans des voyages d'aussi long-cours, il est douteux que nos plaintes vous fussent parvenues.
Nous venons de tracer une faible esquisse du traitement inhumain que nous avons éprouvé de la part du gouvernement qui nous devait protection et sûreté; permettez-nous maintenant, Monsieur, de vous observer que les infortunés habitans de Pondichéry étaient depuis près de six ans, sous la sauvegarde d'une capitulation qu'ils ont respectée, malgré les vexations multiplies de divers commandans qui leur ont été donnés par le Conseil de Madras: Voici la manière dont elle a été exécutée de la part de l'honorable Compagnie.
"L’article trois porte que la garnison sera
renvoyée en Europe par les premières occasions."
"Tous les soldats ont été détenus
dans les prisons de Madras environ six années, et plusieurs d'entr'eux
désespérés d'une aussi longue captivité et
des mauvais traitemens qu'on leur faisait éprouver, ont mis un terme
à leur misère par une mort volontaire."
"L'article premier dit que toute les propriétés
particulières seront sacrées et inviolables."
"Les portes de nos maisons ont été
enfoncées par les soldats de la Compagnie et mous avons été
enlevés inopinément à nos propriétés,
à nos femmes, à nos enfans, à tout ce qui pouvait
nous attacher à la vie et déportés comme des criminels
convaincus, à quatre ou cinq mille lieues de nos domiciles."
"L'article six dit que les habitants de Pondichéry seront traités et considérés comme vivant sous les lois et la protection du gouvernement Britannique."
La Compagnie serait-elle approuvée de votre gouvernement si elle renvoyait en Europe, la moitié des habitans de Madras ou de Calcutta, en violant envers eux comme elle l'a fait envers nous les droits naturels et les lois sociales? En Angleterre, les criminels condamnés à la déportation obtiennent un délai pour régler leurs affaires domestiques, et lord Mornington n'a donné que quelques heures aux exécuteurs de ses ordres, pour enlever les habitans de Pondichéry qui n'avaient pas même été accusés; non seulement la capitulation a été violée dans tous les points, mais encore les lois anglaises qui défendent à la Compagnie de renvoyer des Indiens en Angleterre, ont été enfreintes, car il y en a quinze parmi nous.
Les habitans de Pondichéry ont été sacrifiés d'autant plus gratuitement, qu'aucune raison politique ne l'exigeait, car cette paisible colonie ne contenait pas cens blancs en état de porter les armes et ne devait par conséquent causer aucun ombrage à la compagnie, qui d'ailleurs, aurait pû s'assurer des personnes justement suspectes, s'il y en avait (ce que nous ne croyons pas) sans outrager l'humanité et violer les lois de toutes les Nations civilisées.
Persuadés, que le gouvernement anglais ne saurait approuver cette conduite, nous vous supplions, Monsieur, de mettre ce mémoire sous les yeux de sa Majesté, qui sans doute sera sensible à notre affreuse situation, et s'empressera de nous faire rendre la justice qui nous est due, et que nous sollicitons de son équité.
Si l'honorable cour des Directeurs présente des griefs contre nous, pour justifier son gouverneur général, nous nous soumettrons avec d'autant plus d'empressement au jugement de la cour de justice qui nous sera désignée, qu'il ne pourra que faire éclater notre innocence, et assurer la satisfaction que nous réclamons de votre gouvernement.
Nous sommes avec respect, Monsieur,
Vos très humbles et très-obéissans
serviteurs,
En rade de Portsmouth à bord du
Triton,
Ce 13 septembre 1799 (vieux style)
Pour copie conforme à l'original suivent les signatures.
Carcenac, Louis Mercier, Debrande, J.Monnier, Le Normand, Fairay, Fairay fils, Richardin, Houdin, Graincourt, Blanchette, Templiez, Bory l'aîné, Bory cadet, Joly, J.Mercier, Morpaint, Boutroux, Petit, Richard, Vever, Miramon, Pilavoine, François Duvergé, Antoine, René Tardivel, Jean Duvergé, Cordon, J.Martin, Coutet, Goundal, Millois fils.